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« Nazira : Voilà un an, un enfant est sorti de ton ventre et depuis tu marches la tête dans les nuages. Ne tombe pas, Nawal, ne dis pas oui. Dis non. Refuse. Ton amour est parti, ton enfant est parti. Il a eu un an. N’accepte pas, Nawal, n’accepte jamais. Mais pour pouvoir refuser, il faut savoir parler. Alors arme-toi de courage et travaille bien ! Ecoute ce qu’une vieille qui va mourir a à te dire : apprends à lire, apprends à écrire, apprends à compter, apprends à parler. (…)
Nawal : Je te le promets
Nazira : (…) Nous, notre famille, les femmes de notre famille, sommes engluées dans la colère depuis si longtemps : j’étais en colère contre ma mère et ta mère est en colère contre moi tout comme toi, tu es en colère contre ta mère. Toi aussi, tu laisseras à ta fille la colère en héritage. Il faut casser le fil. Alors apprends. Puis va-t’en. Prends ta jeunesse et tout le bonheur possible et quitte le village. Tu es le sexe de la vallée, Nawal. Tu es sa sensualité et son odeur. Prends-les avec toi, et arrache-toi d’ici comme on s’arrache du ventre de sa mère. Apprends à lire, à écrire, à compter, à parler : apprends à penser. Nawal. Apprends. »
Wajdi Mouawad, Incendies, Acte I, scène 9