VIRGINIA WOOLF SUR LA NECESSITE D’UNE CHAMBRE A SOI
Il est indispensable qu’une femme possède quelque argent et une chambre à soi si elle veut écrire une œuvre de fiction.
(…) Tout semble s’opposer à ce que l’œuvre sorte entière et achevée du cerveau de l’écrivain. Les circonstances matérielles lui sont, en général, hostiles. Des chiens aboient, des gens viennent interrompre le travail ; il faut gagner de l’argent ; la santé s’altère. De plus, l’indifférence bien connue du monde aggrave ces difficultés et les rend plus pénibles. Le monde ne demande pas aux gens d’écrire des poèmes, des romans ou des histoires ; il n’a aucun besoin de ces choses. (…) Mais les difficultés, pensais-je, étaient infiniment plus terribles quand il s’agissait de femmes. (…) Si une femme écrivait, elle devait le faire dans le salon commun. Et sans cesse on interrompait son travail. Encore était-il plus facile d’écrire ainsi en prose et une œuvre de fiction, que de composer un poème ou une pièce de théâtre. Le roman demande moins de concentration. Jane Austen écrivit dans ces conditions jusqu’à la fin de ses jours. « Qu’elle ait été capable d’accomplir tout cela (écrit son neveu dans ses souvenirs) reste surprenant, car elle n’avait pas de bureau personnel où se retirer et la plus grande partie de son travail dut être faite dans le salon commun, où elle était exposée à toutes sortes d’interruptions. Elle prenait grand soin que les domestiques, les visiteurs ou qui que ce fût hors de sa propre famille ne pût soupçonner son travail. »
Virginia Woolf, Une chambre à soi (1929)
GRESY SUR LES SETEREOTYPES DE GENRE
Les politiques publiques sont très actives en matière d’égalité professionnelle et pourtant les résistances demeurent et les chiffres continuent d’apporter un démenti cuisant aux efforts fournis. Face à l’exigence de l’égalité des sexes perdure une sorte de pétrification mentale qui s’explique par la force des stéréotypes, des systèmes de représentation assignant hommes et femmes à des comportements sexués dits masculins ou féminins, en quelque sorte prédéterminés.
Brigitte Grésy, Femmes et Hommes : toujours des inégalités dans le monde du travail (2015)
BEAUVOIR SUR LES BARRIERES PSYCHOLOGIQUES DES FEMMES
A part quelques exceptions, l’ensemble d’une classe féminine de philosophie est nettement en dessous d’une classe de garçons : un très grand nombre des élèves n’entendent pas poursuivre leurs études, elles travaillent très superficiellement et les autres souffrent d’un manque d’émulation. Tant qu’il s’agit d’examens assez faciles, leur insuffisance ne se fera pas trop sentir ; mais quand on abordera des concours sérieux, l’étudiante prendra conscience de ses manques ; elle les attribuera non à la médiocrité de sa formation, mais à l’injuste malédiction attachée à sa féminité ; se résignant à cette inégalité, elle l’aggrave ; elle se persuade que ses chances de réussite ne sauraient résider que dans sa patience, son application ; elle décide d’économiser avarement ses forces : c’est là un détestable calcul. […] Je me rappelle une étudiante d’agrégation qui disait, au temps où il y avait en philosophie un concours commun aux hommes et aux femmes : « les garçons peuvent réussir en un ou deux ans ; nous, il nous faut au moins quatre ans. » Une autre à qui on indiquait la lecture d’un ouvrage de Kant, auteur au programme : « C’est un livre trop difficile : c’est un livre pour normaliens ! » Elle semblait s’imaginer que les femmes pouvaient passer le concours au rabais : c’était, partant perdue d’avance, abandonner effectivement aux hommes toutes les chances de succès.
Par suite de ce défaitisme, la femme s’accommode facilement d’une médiocre réussite ; elle n’ose pas viser plus haut. Abordant son métier avec une formation superficielle, elle met très vite des bornes à ses ambitions. Souvent, le fait de gagner sa vie elle-même lui semble un assez grand mérite. […] Il lui semble avoir assez fait dès qu’elle choisit de faire quelque chose. « Pour une femme, ce n’est déjà pas si mal ».
Simone de Beauvoir, Le deuxième sexe (1949)